1. Citizen Kane.

Tout part du film d’Orson Welles Citizen Kane. Sa mère devenue soudainement richissime, confie le jeune Charles Foster Kane à un nouveau tuteur, banquier talentueux, mais peu doué dans les rapports humains. Ce banquier s’appelle Walter Park Thatcher. Il devient la seule figure paternelle connue du jeune Charles. Ainsi, quand, après la mort de Kane, des journalistes tentent de reconstruire sa biographie, le nom de Thatcher revient sans cesse. Un ami de Charles Kane explique pourtant aux journalistes que Thatcher était un imbécile. Les journalistes objectent : « But, he made a lot of money ». Objection typiquement américaine, qui identifie la « vie réussie » à une simple succès économique. À quoi l’ami de Kane répond : « It’s no trick to make a lot of money, when all that you want is to make a lot of money ».

« Ce n’est pas bien sorcier de faire beaucoup d’argent,

quand tout ce qu’on veut, c’est de faire beaucoup d’argent ».

Voilà qui explique également l’un des plus anciens proverbes des sociétés libérales et néolibérales : « quand on veut, on peut », et dont la converse apparaît comme un jugement définitif : « si on n’a pas pu, c’est qu’on ne l’a pas vraiment voulu ».

C’est pourtant bien vrai, et c’est là mon avis le plus sincère : il est tout à fait possible de faire beaucoup d’argent, quand tout ce qu’on veut, c’est faire beaucoup d’argent. Mais qui veut réellement faire beaucoup d’argent ? Combien de personnes ont pour unique but de faire beaucoup d’argent ?

La dernière entrevue entre Kane et Thatcher est assez révélatrice. Thatcher reproche à Kane son mode de vie, son immaturité, ses prises de risques inconsidérées, et surtout son usage de l’argent : « You always used money to … to … », à quoi Kane répond : « to buy things ». Vous avez toujours utilisé l’argent pour … acheter des trucs. Des trucs inutiles, qui s’entassent inutilement dans un palais tout aussi inutile. Kane ne s’est pas comporté comme un agent économique responsable. Son immense richesse lui conférait un grand pouvoir. Et comme dit le proverbe de nos sociétés: « un grand pouvoir implique de grandes responsabilités ». Kane n’aurait pas dû se lancer en politique – affaire immature – ni dans le mécénat des arts auxquels il n’entendait rien, ni dans le journalisme – affaire non rentable. Il aurait dû investir. Mais il a acheté des trucs. Kane constitue la plus ignoble infraction à la loi qui domine la vie de Thatcher.

2. La loi Thatcher et le néolibéralisme.

La figure de Thatcher doit apparaître comme une loi de nos sociétés néolibérales. C’est ce qu’a vu Wendy Brown, quand elle a pris soin de distinguer le libéralisme du néolibéralisme. (Wendy Brown, Les habits neufs de la politique mondiale, Néolibéralisme et néoconservatisme).

Le néolibéralisme n’est pas une doctrine économique, mais bien une doctrine sociale – c’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles certains économistes considèrent qu’il s’agit là d’une fausse catégorie : elle ne fait pas partie de leur catégorie d’analyse.

Personne ne se revendique du néolibéralisme, c’est un fait. Mais on peut reconnaître un néolibéral au fait qu’il nie précisément que le néolibéralisme existe. Cette négation n’est pas un aveuglement, mais l’incapacité à reconnaître que la réalité qu’il observe n’est pas la réalité tout court. On trouvera un bon exemple de néolibéralisme dans certains des propos de Pierre Cahuc, pour qui la réalité socio-économique n’est jamais susceptible d’interprétation, mais doit se réduire précisément à une simple modélisation des agents économiques, quantifiable.

Qu’est-ce qui permet de définir le néo-libéralisme ? Wendy Brown s’en explique : pour le libéralisme, le marché répondait à des lois naturelles, et apparaissait comme une partie de la réalité. D’autres parties de la réalité co-existait avec le marché, mais lui étaient étrangères. Les lois morales du marché trouvaient d’autres applications dans les secteurs extérieurs au marché. Ainsi, on pouvait être un agent économique, et agir en suivant une certaine éthique dans ses investissements – éthique prescrite par des lois naturelles, et qui nous expliquait les motifs et les modalités de notre investissement – celui de notre argent, de notre force de travail, etc. Mais tout individu existait également en dehors du marché : dans la famille, dans la religion, dans la vie sociale, et cessait alors d’être un agent investisseur, pour devenir un ami, un père, un passionné de timbres, etc.

Le néo-libéralisme abandonne cette séparation entre la sphère économique d’une part et les autres sphères sociales d’autre part. Pour le néo-libéralisme, l’individu ne cesse jamais d’être un agent économique, responsable en permanence de ses actions, celles-ci apparaissant toujours comme autant d’investissements. La responsabilité individuelle s’évalue justement à l’aune d’un seul critère : les actions accomplies par l’individu sont-elles toutes des entreprises, des investissements ? Si oui, s’agit-il d’investissements pertinents, rentables et prometteurs ? L’individu se réduit à un seul de ses aspects : son aspect d’agent économique. Le libéralisme laissait encore exister des formes de vie non économiques à côté du marché.

Si certains économistes nient l’existence d’une doctrine néolibérale, c’est précisément parce qu’elle ne leur apparaît pas comme une doctrine: à leurs yeux, les individus sont effectivement des agents économiques, et rien d’autre. Une telle réduction est parfois nécessaire en science: pour observer un phénomène, il est parfois nécessaire de faire abstraction de certains des aspects de ce phénomène qui ne nous intéressent pas. L’économiste réalise parfois cette abstraction. Le néolibéral ne considère plus qu’il s’agisse d’une abstraction.

Ce néo-libéralisme est entré dans les mœurs, et structure toutes les relations inter-individuelles depuis une trentaine d’années. En témoigne le livre de Christopher Lasch La culture du narcissisme, où, plus de vingt ans avant Facebook, est analysée la tendance inquiétante des individus à donner un prix, non plus à telle ou telle de leur compétence, mais à la totalité de leur personne et de leur personnalité.

Une vendeuse par téléphone interrompt la conversation que vous aviez avec un ami pour vous pousser à changer de forfait de téléphone. Le fait est que l’opération vous permet de faire une économie de près de 5 euros sur votre facture, par mois, soit, près de 60 euros par an. Vous répondez : « ça ne m’intéresse pas ». Mais la vendeuse insiste : « Pourquoi ? ». Vous n’osez pas expliquer que vous n’avez rien écouté à son baratin, et qu’en somme, vous l’avez laissé parler par politesse, et par pitié, parce que son travail n’est sans doute pas facile et très mal payé. Mais là voilà qui insiste : la politesse dont vous faisiez preuve n’est pas des choses qui l’embarrassent. Elle commence à expliquer l’absurdité d’un refus : comme on dit dans certaines familles : c’est une offre qu’on ne peut pas refuser. L’opératrice devient envahissante, et le regard qu’elle commence à jeter sur vos comptes, et à travers eux sur l’ensemble de votre existence, devient plus qu’invasif. Pour clore la conversation, vous rêvez peut-être de répondre en étant aussi grossière qu’elle par un mensonge : « je suis riche ». Constamment et en permanence à l’affût d’un bénéfice, vous auriez dû sauter sur l’offre qui vous était faite. Cumulée avec d’autres offres, vous y auriez gagné une somme d’argent non négligeable, que vous auriez réinvestie. Comme quoi, ce n’est pas bien sorcier de faire beaucoup d’argent, quand tout ce qu’on veut, c’est faire beaucoup d’argent.

Mais vous vouliez continuer votre discussion avec votre ami.

Trop tard! Vous ne vous empêcherez pas de penser que cette discussion est un investissement que vous pouvez quantifier facilement: elle vous coûte le prix de la réduction à laquelle vous avez absurdement renoncé: 60 euros. Votre ami a plutôt intérêt à vous apprendre quelque chose d’intéressant.

Vous avez manqué de rationalité. La pathologie n’est pas loin. Vous n’êtes en tout cas pas très sérieux.

Comme l’écrit Michael Foessel: « La société néolibérale organise l’exclusion de ceux qui ne savent pas voir et demeurent « aveugles » aux opportunités du marché. Ceux-là deviennent coupables par défaut de vigilance. Ils sont les agents irrationnels dans un monde saturé de rationalités techniques et d’informations utiles » (Etat de vigilance, p. 45)

La loi Thatcher estime que l’argent tombe non pas dans les poches de ceux qui en veulent, mais dans celles de ceux qui ne veulent que ça. Ceux qui veulent aussi autre chose n’en sont pas dignes. Kane n’était pas digne de l’argent qu’il dépensait, parce que ses dépenses n’appelaient pas de nouveaux gains. Celui qui cherche autre chose n’est pas sérieux. C’est le reproche que Thatcher fait à Kane: il est resté un enfant.

Le rêve collectif a changé: quand on cherchait à faire en sorte que chacun ait de quoi vivre, on s’efforce aujourd’hui de faire que chacun mérite avoir de quoi vivre. Il n’est pas admissible que l’on puisse vivre sans soumettre son existence à l’injonction de mériter de vivre. Judith Butler a bien vu le revers de cette injonction néolibérale dans sa conférence Qu’est-ce qu’une vie bonne? Elle y décrit une nouvelle catégorie d’individus qu’elle appelle les Sans-deuil et qui regardent leur vie comme non digne d’être vécue, et leur mort comme non digne d’être pleurée.La précarité n’est plus simplement affaire de pauvreté, mais affaire de dignité. Être pauvre, ce n’est plus simplement être démuni, mais c’est perdre toute dignité: avoir échoué – sans doute faute de volonté suffisante.

 Une société néo-libérale se reconnaît au dégoût qu’elle éprouve à donner de l’argent à quelqu’un qui n’en cherche pas. Le danger d’un tel don – incompréhensible pour nos sociétés – c’est que l’on verse un argent qui ne soit pas ré-investi, c’est la destruction de richesse. Derrière ce dégoût se dissimule un dictat: chacun doit gagner autant que ce qu’il mérite, et chacun ne mérite que pour autant qu’il y met de la volonté.

Thatcher ne peut justifier son indécente richesse qu’en disant l’avoir méritée. Pour savoir si je suis l’homme le plus rapide du monde, il faut que tout le monde court. Pour que Thatcher justifie sa fortune par son mérite, il faut que tout le monde ne cherche que de l’argent. Pour justifier son mérite, Thatcher a besoin que tout le monde veuille la même chose que lui.

La Loi Thatcher s’adresse à chacun d’entre nous : c’est l’ordre d’être en tout temps un agent social. Même au moment de dépenser l’argent, l’individu doit participer à la vie économique du pays, dont la croissance lui apportera des bienfaits (c’est de ce type de devoir que dépend la pertinence de la théorie du ruissellement). L’école ne doit plus apprendre qu’à faire deux choses : apprendre à gagner son argent, mais également apprendre à le dépenser.

L’économique réservé à une seule sphère de la vie individuelle, devient un devoir universel. C’est le plus kantien d’entre tous les devoirs, puisqu’il sa vocation est précisément de s’universaliser. Se soustraire à ce devoir dont la rationalité est implacable – qui jetterait 60 euros à la poubelle – c’est risquer la pathologie.

3. Un système totalitaire ?

La tentation est grande de décrire alors le néolibéralisme comme un système totalitaire. En effet, qu’est-ce qui caractérise un système totalitaire ? En cours, je présente un tel système comme la fusion de la société et de l’État. Dans un système totalitaire, tous les individus sont également des agents de l’État, et ils le sont en permanence. Ce qui permet de décrire un système totalitaire, c’est le fait que l’État s’introduise dans toutes les strates de la vie individuelle, c’est donc précisément son caractère invasif. L’État se trouve tellement partout, dans chacune des actions des individus, qu’il devient à terme tout à fait inindentifiable, indiscernable. L’État entre tellement dans la société qu’il ne peut plus être identifié comme Etat.

Le roman de George Orwell 1984 est souvent présenté comme le modèle même d’un système totalitaire. Mais ce système est encore imparfait : dans un système totalitaire pleinement réalisé, la surveillance universelle n’est plus du tout nécessaire. Chaque individu veut ce que veut Big Brother, à tel point que Big Brother est chaque individu. Chaque action est motivée par la même volonté de réaliser l’unité politique absolue voulue par Big Brother. IL n’y a plus qu’une seule volonté, et ce, dans tous les sens du terme. Tous les individus n’ont qu’une seule et même volonté, et à chaque moment de sa vie, un individu n’a qu’une seule et même motivation pour toutes ses actions.

Résultat de recherche d'images pour "big brother 1984" On voit alors que le néolibéralisme, dans l’injonction faite à tout individu de n’être à tout moment qu’un agent économique, peut avoir des parentés avec un système totalitaire. Certes, il n’y a pas d’État qui impose une volonté de l’extérieur. Mais la présence d’un tel Etat est superflue pour qu’existe un tel système. Ce qui caractérise le totalitaire est le fait qu’un groupe d’individus ne soit motivé que par un seul et même but, sans possibilité d’alternative.Pourquoi le néolibéralisme s’impose-t-il avec une telle facilité? Plusieurs facteurs semblent pouvoir être identifiés:

  1. D’abord, le néolibéralisme n’est pas une doctrine d’Etat. Il s’impose toujours plus à mesure que l’Etat recule. La nature a horreur du vide: l’Etat perdant ses prérogatives, grâce auxquelles il assurait une forme de sécurité sociale, sanitaire pour les individus, une autre forme d’organisation des individus s’impose. Cette nouvelle forme d’organisation doit alors s’imposer en se fondant sur les volontés individuelles.
  2. Ensuite, c’est la nature même du but que tous doivent vouloir réaliser qui permet une telle extension. L’avantage de la motivation économique est qu’elle ne cesse jamais d’être une motivation individuelle tout en étant une motivation collective. Le Grand soir ou la victoire de la nation, supposait un abandon trop fort du destin individuel, et une identification trop difficile de l’individu avec le groupe. En se transformant toujours en agent économique, les individus ne cessent pas de servir leur intérêt.
  3. Enfin, toujours en examinant la nature du but que tous doivent vouloir, on s’aperçoit vite que la motivation économique semble idéologiquement neutre. Précisément parce qu’elle est toujours au service des intérêts particuliers, il ne semble pas qu’elle doive impliquer une forme d’organisation collective plus qu’une autre.

Le paradoxe est alors que pour préserver la vie morale individuelle, c’est-à-dire pour maintenir la diversité des intentions dans la vie des individus, la seule protection possible envisageable pour le moment, ce soit justement l’Etat.

Le paradoxe est donc que le néolibéralisme écrase la richesse de la vie individuelle en partant uniquement de la société, et que c’est l’Etat qui, semble-t-il pour le moment, soit la seule véritable protection contre cette uniformisation. L’ennemi d’hier – l’Etat, le plus froid des monstres froid – devient paradoxalement l’allier d’aujourd’hui contre les méfaits d’un société qui se refroidit plus que de raison. Encore faut-il que l’Etat cesse de se considérer lui-même comme un agent économique, car lui aussi est victime de cette réduction.

Bibliographie

Wendy Brown Les habits neufs de la politique mondialeNéolibéralisme et néoconservatisme.

Wendy Brown Néolibéralisme, dé-démocratisation et sacrifice (site de la villa gillet: http://www.villagillet.net/fileadmin/Contenus_site/Tickets/Evenement/TEXTES/BROWN.pdf )

Christopher Lasch La culture du narcissisme.

George Orwell 1984

Judith Butler Qu’est-ce qu’une vie bonne?

Michael Foessel Etat de vigilance

Simon Calenge

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